Je pense et repense à ma vie, des souvenirs surgissent et je pourrais dire qu'ils sont nombreux, j'aurai beaucoup de pages à remplir. J'ai tellement de choses à raconter que parfois, souvent même, je ne sais pas par où commencer. Ce matin, c'est à ma fille que je pense.

J'avais un peu plus de dix sept ans, l'age ou tout est permis dit-on. Tout est permis…il y a trente ans pourtant certaines choses étaient encore qualifiées de "péché ". Etre enceinte, non mariée, et voilà qu'on avait déjà l'étiquette de "fille facile". Pourtant ce bébé qui poussait en moi n'était autre que le bébé de l'amour.

Je me souviens de la première fois où j'ai rencontré son père. Il était beau comme un dieu. C'était en discothèque, j'avais deux amies avec lesquelles je sortais le week-end. Nous nous entendions très bien. Au moment où Michel entrait dans ce lieu de rencontre, j'étais avec mes deux amies. Mon cœur se mit à battre la chamade, le coup de foudre, et soudain je me suis dit : "C'est lui, ce type je veux me marier avec !

Je fis part à mes amies de mon émotion et de voir le regard complice entre elles, j'ai compris qu'elle le connaissait.

-        vous le connaissez ?

-        Un peu ! tu veux qu'on te le présente ?

-        Pour sur que je veux, j'ai les jambes qui faiblissent, les mains qui tremblent, j'en meurs d'envie.

Et voilà qu'une d'elle va le chercher et revient avec lui.

-Michel, je te présente Gourmande, je t'ai souvent parlé d'elle, et bien la voilà.

Je devais être écarlate, je sentais que tout mon corps tremblait. Moi qui suit plutôt bavarde, je ne savais que dire, j'ai juste dit bonjour, quelques mots de plus et je me suis éclipsée, comme si j'étais indifférente à sa présence.

Je me suis dit alors qu'il avait du me prendre pour une sauvage.

Cette petite discothèque de quartier où nous allions était un lieu de rencontre bien amical, nous nous connaissions presque tous.

C'est alors que j'ai eu l'idée d'aller derrière le bar parce que je savais qu'il allait y venir tôt ou tard. Il vint.

Je lui servi son verre et j'en profitais pour entamer une conversation. Je sorti de derrière le bar et nous avons parlé pendant longtemps, je ne sais plus combien de temps, mais je buvais ses paroles en regardant son sourire et ses yeux pétillants, j'étais déjà amoureuse.

A la fin de la journée j'ai su qu'il était le frère de mes deux amies. C'était super pour moi. Nous devenions soudain les trois mousquetaires, inséparables. Un an après il partait à l'armée, pour moi ce fut une déchirure. Oh il n'allait pas bien loin, mais pour moi c'était le bout du monde et je restais alors trois semaines sans le voir.

Sa première permission fut une journée de retrouvaille extraordinaire, nous étions sur un nuage et nous nous sommes aimés. De cet amour que nous avions poussé jusqu'à la limite de l'interdit, est née notre fille.

Avant la naissance de cette merveille, il nous a fallu affronter la vie. Nos parents d'abord. C'est la peur au ventre, mais le bonheur au ventre aussi, que j'ai pris mon courage à deux mains pour annoncer la nouvelle.

J'ai cloué ma mère sur sa chaise en l'informant de mon état de future maman. Un peu plus tard mon père arrivait du travail et elle me demanda de lui dire ce que je venais de lui annoncer. Je répétais donc ma phrase, courte mais on ne peut plus explicite : " je vais avoir un bébé"

J'ai commencé à entendre toutes sortes de choses. J'avais fait, selon eux, la plus grande de bêtise, je gâchais ma jeunesse, j'en prenais pour la vie, adieu ma liberté, bonjour les problèmes. Pour eux je n'étais qu'une inconsciente, et puis il y avait aussi le qu'en dira-t-on qui les travaillait beaucoup.

J'écoutais tous cela avec sérénité, je n'arrivais pas à me sentir coupable de quoi que ce soit.

Pour moi j'avais fait l'amour par amour, de ce sentiment si beau, si pur, allait naître un petit bout de chou que j'aimai déjà.

Le mariage devait réparé ma faute….trois mois après nous étions mariés.

Je me suis toujours demandé comment on peut considérer que le fait d'avoir un enfant peut être une faute. Pour moi la vie m'avait fait le plus beau cadeau qui soit permis d'avoir.

J'ai vécu ma grossesse comme un bel épisode de ma vie, je caressais mon ventre, je parlais à mon bébé, j'étais déjà persuadée que c'était une fille. Ses mouvements dans mes entrailles me réjouissaient. Je sentais la vie en moi, c'était merveilleux. Je sentais que j'allais avoir quelqu'un qui m'appartiendrait, un morceau de moi qui allait naître et que j'allais chérir. Je garderai toute ma vie le souvenir de ces mois d'émotion indescriptible. Neuf mois de fusion intense. Je suis certaine de lui avoir communiqué cet amour qui nous a toujours uni. J'ai du le semer en elle pendant ces neufs mois. 

Je n'ai jamais considéré ma jeunesse finie, ma liberté perdue. Pas plus que je n'ai ressenti un jour que ma fille était un poids ou une source de problèmes. Elle était là, je l'aimais. Je lui ai donné tout l'amour que j'avais au fond de mon cœur, elle m'accompagnait partout, et j'ai continué de grandir avec elle. Je l'ai élevé sans doute d'une façon différente à celle que j'aurai adopté si j'avais eu trente ans. J'étais moins encline à me préoccuper outre mesure de certaines choses. Elle a été un bébé formidable, pas de maladie infantile, ses dents ont poussé en silence, elle a toujours eut cette douceur dans sa manière d'être. Elle a très tôt eu ce don d'être comique. Elle était sage, facile à vivre. Nous sommes vite devenues inséparable, soudées, complices.

Je suis restée mariée avec Michel pendant douze ans. Je crois que nous nous sommes aimés jusqu'au dernier jour. Nous nous sommes séparés en nous aimant. Pourtant nous avions grandi lui et moi, et nous avions des chemins qui devenaient parallèles. Nos choix de vie étaient différents. Les dernières années de vie communes nous les vivions comme des bons copains, nous retournions en discothèque et déjà nous sentions que l'envie de vivre autre chose nous faisait vibrer.

Quatre ans avant de nous séparer nous sommes partis vivre à l'étranger pour un contrat de travail que Michel avait eu. Là-bas, il a rencontré une fille superbe avec laquelle il est sorti quelques mois. Il me l'avait caché bien sur, et se fut sa révélation qui mit un terme à notre mariage deux ans plus tard. Deux ans parce que j'essayais de surmonter, non pas l'infidélité, mais la cruauté avec laquelle il me l'avait dit. J'essayais de remonter l'ego qu'il s'était employé à détruire en la comparant à moi, plus belle, plus intelligente, plus cultivé. Elle avait été élue Miss…je me sentais terne, insignifiante. Je ne voulais pas le perdre, mais je ne me voyais plus aussi belle dans ses yeux. Je ne supportais pas. Je l'aimais encore, lui aussi, mais après de longues discussions nous avons conclu, que de toutes façons nous n'avions pas les mêmes buts ni la même façon d'envisager la vie. Nous avons divorcé en toute amitié, gardé pendant longtemps un contact chaleureux. Notre fille a grandi, nous n'avions plus besoin de nous contacter. Les jours, les mois les années ont passées. Nous avons l'un de l'autre des nouvelles que nous donne notre fille. Je sais qu'il est heureux, c'est bien.

Avec les années je pense à lui parfois, il reste un beau souvenir. Je ne regrette pas ce que nous avons vécu ensemble, c'est une portion de ma vie, mais je sais que nous avons eu raison de nous séparer. Il a fait sa vie comme il l'entendait avec beaucoup de conformisme. Moi j'ai vécu la mienne d'une autre façon, en ayant de nombreux projets, voyages, déménagements, activités. J'ai toujours aimé bouger, changer, expérimenter. Ce que je n'aurai pas pu faire avec lui.

Aujourd'hui je bouge encore, je rêve encore, j'expérimente encore, lui vit depuis presque vingt ans dans le même quartier, la même maison, il a le même travail. Jamais je n'aurai pu vivre cette vie là.